15 février 2007
Thomas Gunzig, Kuru
Voilà un roman que j'aurai fait attendre longtemps! cela fait plus d'un an que je l'ai reçu: j'avais très envie de le lire, et puis, chaque fois que j'envisageais de le lire, cette envie disparaissait, allez savoir pourquoi! Et là, je me décidée, c'est fait. Et je m'amuse, comme cela avait été le cas avec Mort d'un parfait bilingue, premier roman de Gunzig. Parce que j'y retrouve un univers loufoque, ou du moins présenté comme tel, même si la base de travail est bien notre monde, bien réel, malheureusement.
Le héros est un éternel étudiant, vouant aux gémonies son petit-bourgeois conventionnel de père qui entretient ses "études": beaucoçup de travail d'attente, de repos et de conversations avec quelques amis sur le monde et les philosophes. Mais ce héros, Fred, a des mouches dans la tête. Elles se réveillent dès que la situation semble lui échapper ou l'énerver. Là, il est à Berlin, flanqué de Paul, un ami rendu paranoïaque et hyperviolent par son séjour dans le monde de la lutte sociale armée en Amérique du Sud. D'ailleurs, à l'énoncé de ce nom, il ne répond plus de rien... Ils viennent aider Pierre et ses amis secrets à empêcher la police d'infiltrer la grande manif altermondialiste anti-G8, comme elle l'a fait en Italie, donnant à croire à l'opinion publique que ces jeunes peuvent à tout moment déraper, devenir violents et mettre en danger notre jolie existence rose et sucrée.
Et puis il y a la cousine, le rêve de Fred, espèce de super nana merveilleusement roulée mais mariée à un superbe mâle italien éjaculateur précoce. Le couple se retrouve à Berlin : une semaine de traitement dans une clinique sélect pour tenter de régler le petit problème de Fabio.
Je ne peux qu'imaginer la rencontre à venir ...
Et effectivement, elle fut explosive, ou plutôt "gazante". Elle me renvoie aux sensations ressenties lors de la lecture du premier roman de Gunzig: époustouflant, très dernier jour. Mais ici je reste sur ma faim. En effet, les personnages m'ont semblé un peu vides, très minces finalement. Et le thème de la manipulation, s'il est présenté sous un jour cynique et grinçant, reste un peu caricaturé. J'avoue être particulièrement déçue par le personnage de Mika.
J'attendrai donc le roman suivant.
12 février 2007
Régine Vandamme, Ma mère à boire
Quel petit roman fort! La narratrice parle de sa mère, malade, âgée, isolée, loin de cette femme sublime qu'elle fut jadis. Cette femme, avant que d'être mère, ne fut pas toujours là pour ses enfants. Aujourd'hui, elle dépend d'eux, de leur aide.
Ce livre mèle l'amour d'une fille pour sa mère à la douleur d'être la fille d'une telle mère. Rancoeur, douleur, blessures accompagnent le lecteur dans ce lent et difficile chemin pris par les deux femmes, confrontées à la maladie, le cancer qui ronge la mère. Mais "ma mère boit", "ma mère fume", toujours et encore. Et son corps, toujours si beau, toujours apprêté - ah ses mains! - vieillit, devient flasque, sent mauvais... La mère se laisse mourir.
Une langue belle, travaillée dans son dépouillement, riche et imagée, nous guide dans ce processus, nous aidant à ne pas perdre de vue la guérison espérée, l'amour liant les personnages, malgré tout, contre tout. Et l'espoir est là.
Roman à lire donc, et à poursuivre avec la suite: Professions de foi.
07 février 2007
Grégoire Polet, Madrid ne dort pas
Premier roman de ce jeune auteur belge, mais le deuxième dans mes lectures: j'ai commencé par Excusez les fautes du copiste, sélectionné pour le Prix des Lycéens auquel je participe avec mes élèves.
Madrid ne dort pas m'a intriguée. Ce qui frappe, c'est sa construction. En effet, le roman avance avec ses personnages, glissant de l'un à l'autre,, faisant passer le lecteur d'une existence à l'autre, d'une intrigue à l'autre sans autre cohérence apparente que la proximité géographique: des vies qui se croisent à Madrid. Et puis ces fils solitaires commencent à tisser une toile, se croisant, se parlant, se touchant. Et le lecteur de découvrir alors une intrigue construite et cohérente.
L'histoire se situe à Madrid, et c'est un vrai plaisir de parcourir les rues de cette ville avec les personnages, d'entendre la sonorité des noms de rues, de bars, de livres.
Mais ce roman m'a au final laissée un peu perplexe. L'enthousiasme du début a fait place à un certain ennui, très léger, mais tout de même. Tout ça pour ça...
22 janvier 2007
Michelle Fourez, Ferveur
"Je me souviens très bien de la lumière du matin d'été où me parvint cette lettre étrange. Un été de grande chaleur. les moissons vibraient de vapeurs brumeuses, au bas de la colline, et les bourdons par quinzaines s'abreuvaient aux fleurs de mon jardin sauvage." (p.7)
Une enveloppe, courrier d'un notaire inconnu et voilà la narratrice avec un paquet dans les mains, une voix sortie du passé: son professeur de grec lui fait parvenir quinze ans après son décès une lettre, une déclaration d'amour à celle qu'il aima en silence pendant tant d'années.
Je retrouve, dans ce court roman, la très belle écriture de Michelle Fourez, découverte avec A contretemps, mais aussi le passé de la narratrice: la vie à la ferme, la mère "âpre et dure", le père aimé. De très belles évocations de la nature aussi: odeurs et couleurs se mêlent, se surimposent pour créer une atmosphère forte et douce à la fois.
J'aime l'idée de l'attente de la révélation: quinze ans après sa mort! Et l'impossibilité de cette relation. La narratrice n'intervient que peu directement, elle se laisse découvrir dans la peinture sublimée qu'en fait son professeur. De cette adolescente de dix-sept ans, Mademoiselle H., il nous fait un portrait sans âge: il ne l'a pas connue adulte, mais il la voit, l'imagine sans peine. Mais, outre ces beaux moments d'amour, d'adoration, il y a aussi la désespérance du professeur, ce malheur profond et définitif qui me semble, dès le départ, un peu factice. Ce personnage émerge d'un autre temps. Bien qu'à l'écoute de son époque, il prône et pratique des valeurs que je ne partage pas toujours, un peu vieillottes. Mais l'idée de l'amour platonique est belle, indiscutablement.
Une lecture en demi-teinte en somme. Si vous voulez découvrir Michelle Fourez, je conseille plutôt A contretemps.
25 octobre 2006
Régine Vandamme, Professions de foi
Une femme qui meurt, un souffle qui s'amenuise, se fait plus léger, et une superbe déclaration d'amour d'une fille à sa mère.
Dans ce récit sobre , qui fait suite à Ma mère à boire, Régine Vandamme nous fait vivre les derniers jours de cette femme belle et forte et qui fut sa mère, dans une approche légère rythmée par la parole de tous ceux qui l'ont aimée et aidée jusqu'à la fin.
Un roman fort et qui ne verse jamais dans l'obscénité ou le mélodrame.
28 septembre 2006
Bernard Tirtiaux, Pitié pour le mal
Sur les traces de son frère disparu en mer, le narrateur nous conte sa plus belle et forte expérience avec lui. En 1944, les deux garçons, encore enfants, emboîtent le pas à l'armée allemande en retraite, bien décidés à récupérer Gaillard de Graux, leur étalon brabançon, la fierté de leur père. Et Tirtiaux de nous lancer avec eux sur les traces de ce convoi, mais aussi dans une belle réflexion sur le mal et le pardon.
J'ai beaucoup aimé ce roman. les personnages sont attachants, touchants dans leur quête, leurs plaies tues, leurs interrogations. Belo (Abel), le narrateur, dans sa naïveté douce et perdue. Gunther, cet homme dont les questionnements trouvent résonnance en moi. Et puis Mutien, seul personnage sans voix, omniprésent, dans sa force d'abord, dans son immense fragilité et ses cassures ensuite.
Beau roman d'hommes que voilà. Seul regret: la trop rapide conclusion avec Lotte.
Mars 2007. Je rencontre Bernard Tirtiaux, avec mes élèves, en sa ferme-atelier. Superbe moment d'émotion et de découvertes. Un homme, un artiste multiple, aux facettes aussi changeantes que le verre qu'il taille. Un auteur qui considère l'écriture comme un de ses modes d'expression, dont il emprunte le cours lorsqu'il a une vraie histoire à raconter, quelque chose à dire. Sous le charme de cette voix, cette présence, nous l'avons suivi dans sa lecture du roman, mais aussi dans son atelier miroitant. Merci Monsieur Tirtiaux.
