05 mars 2006
Sylvie Germain, Magnus
Voilà un roman fort qui m'a engloutie. Je ne connaissais pas Sylvie Germain (ouh!), mais quelle écriture!![]()
Un enfant et un ourson tout râpé. Le second s’appelle Magnus. Le premier est en quête. Est-il Franz-Georg, le fils d’un couple de nazis convaincus et engagés ? Franz, le garçonnet abandonné par ce couple en fuite dans une Allemagne défaite et détruite ? Ou Adam, l’adolescent londonien découvrant les horreurs du régime nazi ? Ou encore Magnus, orphelin adopté ?
Au fil d’une existence, l'enfant devenu adulte tentera de se découvrir, reconstituant « une esquisse de portrait », « ponctué de blancs, de trous, scandé d’échos, et à la fin s’effrangeant ». Ce beau roman est magistralement porté par l’écriture de Sylvie Germain qui reprend à son compte ce désordre, cette construction fragmentée.
Voici l'entrée en matière de ce sublime roman:
Ouverture
D'un éclat de météorite, on peut extraire quelques menus secrets concernant l'état originel de l'univers. D'un fragment d'os, on peut déduire la structure et l'aspect d'un animal préhistorique, d'un fossile végétal, l'ancienne présence d'une flore luxuriante dans une région à présent désertique. L'immémorial est pailleté de traces, infimes et têtues.
D'un lambeau de papyrus ou d'un morceau de poterie, on peut remonter vers une civilisation disparue depuis des millénaires. A partir de la racine d'un mot, on peut rayonner à travers une constellation de vocables et de sens. Les restes, les noyaux gardent toujours un infrangible grain de vigueur.
Dans tous les cas, l'imagination et l'intuition sont requises pour aider à dénouer les énigmes.
D'un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d'incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ?
Une esquisse de portrait, un récit en désordre, ponctué de blancs, de trous, scandé d'échos, et à la fin s’effrangeant.
Tant pis pour le désordre, la chronologie d'une vie n’est jamais aussi linéaire qu'on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d'un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d'une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces ours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n'est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.
En chacun la voix d'un souffleur murmure en sourdine, incognito - voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu'on tende l'oreille.
Écrire, c'est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au coeur des mots.
Sylvie Germain, Magnus, Albin Michel, 2005, pp.11-12.
Commentaires
De la même auteure, j'avais bcp aimé 'Tobie des marais' !
Merci pour ce conseil Anjelica, je ne doute pas un seul instant de retourner explorer les terres de Sylvie Germain. Sur le moment, j'ai juste eu peur d'être déçue... J'ai parfois des réactions un chouia superstitieuses.
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